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Aller à, faire avec, passer pareil
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland
Vue de l’exposition. Photo: Paul Litherland

Traduction : André Lamarre

Produit avec l’appui du Frederick and Mary Kay Lowy Art Education Fund.

Aller à, faire avec, passer pareil de Edith Brunette et François Lemieux est un projet d’exposition multidisciplinaire articulé sur la difficulté de réinventer nos relations avec le monde tout en vivant sous la contrainte du capitalisme d’extraction, du colonialisme de peuplement qui perdure et la détérioration de l’environnement. Structurée par un processus de travail polyvalent et collaboratif, leur pratique s’appuie sur les approches critiques de l’anthropologie, de l’écologie et de la géographie, les études migratoires, la théorie de l’anarchisme, le cinéma documentaire et l’organisation activiste.

Les textes qui suivent incluent des extraits de l’introduction de Brunette et Lemieux à la publication qui accompagne le projet, des mots clés et des pistes de réflexion, ainsi que les biographies des artistes.

Ce projet a été réalisé grâce à l’appui du Programme de soutien à la production artistique Leonard-et-Bina-Ellen

Artistes

Edith Brunette

Artiste, autrice et chercheuse, Edith Brunette s’intéresse aux discours qui forgent et défont les pouvoirs, ainsi qu’à l’éventail des modes d’engagement politique – en particulier dans le champ de l’art. Cultivant des formes collectives de pratiques, ses projets récents ont notamment porté sur l’ethos entrepreneuriale, l’agentivité politique des artistes et la prise de parole en période de crise sociale. Ils ont été présentés dans de multiples galeries et centre d’art au Canada. Cofondatrice de l’organisation militante Journée sans culture, elle a coédité diverses publications à l’intersection de l’art et du politique (Troubler la fête, rallumer la joie!, 2017 ; Le Merle, 2015, 2017), en plus de contribuer comme autrice à différentes revues et livres sur l’art. Doctorante en études politiques à l’Université d’Ottawa depuis 2017, elle est récipiendaire des bourses de la Fondation Pierre-Elliott Trudeau (2019) et J.-A. Bombardier du CRSH (2018). www.edithbrunette.net

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François Lemieux

François Lemieux réalise des expositions, fait des livres, fabrique des objets et des images de façon collective et anti-disciplinaire. Sa pratique porte attention aux manières de prendre soin de ce qui nous relie. Il édite depuis 2011 une série de publications mêlant arts, écritures et idées politiques : Le Merle — Cahiers sur les mots et les gestes. Ses collaborations artistiques incluent : Aller à, faire avec, passer pareil (2020) ; Sur les soins (2020) ; On ne répond pas à la question — Contre toute attente, on procède ; Un soleil difficile (2017) et Cuts Make the Country Better (2015). Il est co-fondateur du collectif Journée sans culture et enseigne les arts visuels sur une base ponctuelle.

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Publication

Habiter ce qui se défait [extrait]

Edith Brunette et François Lemieux

Que nous assistons et participons à une rapide destruction de nos milieux de vie, cela n’est plus l’objet d’un débat, sauf à écouter les négationnistes et les lobbyistes pour qui le monde – le profit – est ailleurs[i]. Contre le risque que la catastrophe en cours ne plombe l’imaginaire politique, il importe de s’en saisir pour réinventer nos manières de vivre, et faire de l’effondrement l’occasion d’une transformation. Mais par quel bout, se demande-t-on, (re)prendre un monde en état de déliquescence ?

À une question aux allures de gouffre, nous proposons de répondre par un changement d’échelle, en nous tournant vers ce qui se trouve sous nos pieds et entre nos doigts, une poignée de terre et un pas à la fois. Ce choix du geste primordial nous permet de resserrer ainsi la question : comment habiter un monde rendu inhospitalier ? Ni individualiste ni globaliste, l’habiter ramène la politique incommensurable du désastre planétaire au niveau des usages. Au plus près de soi, mais toujours en correspondance. Il n’est pas question ici de survivre à la dévastation du monde, dans une sorte de sauve-qui-peut vers encore moins de présence, mais d’en faire l’expérience. Habiter, c’est éprouver ces lieux où nous vivons par tout notre corps, en deçà de toute possession territoriale ou identitaire.

[…]

Colons et colonisé.e.s, riches et pauvres, partagent cependant les legs de siècles d’arrachement au sol, un processus qui tend à placer tous les êtres humains en orbite du capital pour assurer leur subsistance et qui fait aujourd’hui de la circulation organisée la condition même de leur existence[ii]. La vie dans l’espace produit du capitalisme se fait au rythme de la traversée d’un continuum de dispositifs (tangibles ou non[iii]) de saisie de nos corps et de nos imaginaires, qui orientent, disposent, reproduisent, maintiennent ou mettent à l’arrêt les marchandises comme les êtres (les êtres comme marchandises) – notre passage dans ces dispositifs permettant l’extraction d’une valeur.

[…]

Et cependant, d’autres modes d’adhérence au monde sont possibles, qui passeraient par d’autres ancrages que ceux que nous offrent les structures extractives. Mais leur recherche soulève de nouvelles questions. Par exemple, comment se poser sans que cela ne passe par la possession ? Comment résister à l’errance sans s’enfermer dans le même ? Comment choisir ce, celles et ceux qui nous tiennent et que nous tenons en retour ? Comment, ce faisant, composer un « nous » qui excède notre histoire et nos privilèges (dans le cas de l’autrice et de l’auteur de ce texte, ceux de personnes blanches) ? Comment faire de l’habitat le creuset d’un agir politique et la source d’un devenir-dangereux collectif, où des liens inattendus pourraient ouvrir d’autres manières possibles de vivre ? Et pour nous qui posons ces questions depuis une pratique artistique : comment se saisir d’une exposition comme d’une occasion de faire milieu – c’est-à-dire de créer une communauté – en faisant de la création un geste d’hospitalité ? Cherchant à répondre à cette dernière interrogation, nous nous rappelons que faire une exposition, c’est d’abord mettre ensemble des choses et des gestes pour réunir des gens autour. C’est déjà un peu, aussi, faire advenir un monde.

 

De Aller à, faire avec, passer pareil, sous la direction de Edith Brunette et François Lemieux (Galerie Leonard & Bina Ellen, 2021).

 

[i] Nous remercions Suzanne Beth pour sa lecture attentive et généreuse du texte, ainsi que les autrices et l’auteur de ce livre, dont les recherches ont abondamment nourri nos réflexions.

[ii] Sur le processus d’arrachement comme fondement du capitalisme, voir la section huit du livre premier du Capital de Karl Marx, « L’accumulation primitive » (éditions multiples). Sur l’être circulé, voir Dalie Giroux, « L’être circulé de l’espace mondialisé », dans Généalogie du déracinement, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2019, p. 37-59.

[iii] Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos, 2000 (1974) : « [L]’espace abstrait s’appuie sur les énormes réseaux des banques, des centres d’affaires, des grandes unités de production. Et aussi sur l’espace des autoroutes, des aérodromes, des réseaux d’information » (p. 65).

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Mots clés

Orientation

Ainsi que le suggère le titre du projet de Brunette et Lemieux, leur travail s’oriente vers l’action. Cependant, il ne s’agit pas d’une action formulée à l’impératif, qui vous demanderait en tant que visiteur.euse de vous déplacer vers un espace précis, de vous adapter ou de vous ajuster à une condition ou à une autre, ou de transgresser ou de franchir une ligne. Les artistes restent plutôt orienté.e.s vers l’action. Il et elle sont attiré.e.s par tout mouvement déjà en cours et en voie de réalisation et lui portent toute leur attention. Il et elle sont tourné.e.s vers la potentialité, donc vers des actes et des expériences à concrétiser.

Le projet de Brunette et Lemieux analyse les différentes forces qui donnent forme —quand elles ne la contrôlent pas totalement — à la manière dont nous nous relions à notre environnement vécu, de la totalité planétaire jusqu’aux détails de notre paysage quotidien.  Par conséquent, l’idée d’orientation s’applique à l’engagement intellectuel et politique tout autant qu’à la navigation et au sentiment de l’espace.

En effet, une orientation se constitue d’une somme de relations. Pour vous orienter, vous devez examiner votre environnement et identifier les aspects qui découlent de votre position dans l’espace. Pour modifier votre orientation, vous avez à changer les moyens par lesquels vous vous reliez à votre contexte. L’inclinaison aussi a ses significations spatiales et cartographiques. L’aiguille d’un compas prend une inclinaison lorsqu’attirée par le champ magnétique terrestre. Le sol se soulève et retombe. Les questions soulevées par Brunette et Lemieux portent sur ce qui embrouille notre orientation, sur ce qui s’insère entre, d’une part, nos inclinations politiques et sociales et, d’autre part, la réalité immédiate et sous-jacente du territoire.

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La méthode d’orientation. Remarquez comment le paysage est cadré et parcouru par la caméra. Quelles façons de voir et quels détails émergent à partir de ces différents points de vue et de ces différentes techniques ?

La circulation. Quel est la portée de la trajectoire du navire ? Quelles traces la production capitaliste et l’économie de marché laissent-elles derrière elles ?

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Retournement

Le simple fait de se retourner, de regarder ailleurs, de balayer l’horizon constitue un premier pas vers la réorientation.

Mais le retour et le retournement peuvent avoir d’autres sens. Une charrue retourne la terre. Quelque chose que l’on pense perdu soudain réapparaît, fait retour, opère un retournement. Être retourné.e par les émotions. Retourner sa veste et changer d’idée. Une situation peut tourner mal, on peut tenter de lui faire prendre un autre tournant. Retracer un trajet et retourner sur ses pas. Retourner les cartes afin de découvrir de nouvelles perspectives.

La racine étymologique du mot tour nous conduit aux outils et à la fabrication. En latin, le mot tornus désigne à la fois le tour et la roue d’un potier. En grec, un menuisier utilise un tornous, un compas pour tracer des cercles. En français, le terme tournage peut être utilisé pour décrire soit la formation de la matière avec un tour de potier (artisan appelé aussi), soit l’action de tourner un film ou le lieu même du tournage.

La fabrication, telle que Brunette et Lemieux la conçoivent, ne se réduit pas au façonnage d’un produit final.  Plutôt que sur la production manufacturée et l’accumulation, on met l’accent sur l’acte de faire et la transformation.

La production consiste alors à poser des questions au cours de la fabrication. Et des habiletés doivent se développer par ce processus. Parmi celles-ci, les plus importantes sont une attention et une sensibilité aux différentes façons de correspondre avec la matière. À la recherche de formes d’acquisition du savoir qui ne soient pas extractives, Brunette et Lemieux favorisent des formes de dialogue circonspectes, fréquemment tactiles et repositionnées.

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L’acte de faire. Identifiez comment la fabrication est présentée comme une forme d’intervention, comme une manière de recomposer le paysage social et le paysage politique ?

L’accumulation et les restes. Quelle activité sous-tend la formation d’une montagne artificielle ? Comment la demi-vie des déchets nucléaires pèse-t-elle sur nos espoirs d’une restauration de l’environnement ?

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Champs

Le capital dépend de la libre circulation des produits. Pensez au mouvement du pétrole brut, qui est le produit mondial numéro un. Lorsque la construction ou le prolongement des pipelines est retardé, les compagnies pétrolifères optent pour le transport sur rail. Acheminés dans des wagons-citernes identiques et reliés en trains, ces pipelines de substitution serpentent à travers des milliers de kilomètres pour se rendre aux raffineries et aux ports, dans le seul but que le pétrole soit traité et remis en circulation.

Suspendue au plafond de la pièce centrale de la galerie, on découvre une structure élaborée sur le modèle de ces wagons-citernes. En tant qu’étude typologique d’une forme industrielle, elle est aussi utilisée par les artistes comme espace où suspendre le feuillage séché qu’il et elle ont recueilli. Rassemblées pendant le tournage de la vidéo Aller à, faire avec, passer pareil que l’on peut visionner dans la salle adjacente, ces plantes s’ajoutent aux archives botaniques qui ponctuent les trajets de Brunette et Lemieux. Un simple regard levé vers les feuilles, les racines et les pétales permet d’imaginer un champ. Il s’agit en effet du champ — de l’environnement végétal et organique — ouvert au travail de terrain des artistes.

En anthropologie, le travail de terrain (fieldwork) se comprend comme une méthode d’observation intégrée et expérimentale. Basé sur le temps et l’espace, il s’agit de l’espace de travail et de recherche qui permet d’étudier comment les gens vivent en relation avec leur contexte quotidien, leurs pratiques culturelles et leur environnement. En sociologie, un champ se définit par les règles, les hiérarchies et les valeurs qui donnent forme aux milieux sociaux. Les champs sont étudiés pour leur dynamique de pouvoir, ainsi que les positions accordées aux participant.e.s ou celles qu’ils.elles ont prises.

Formé.e.s à ces techniques de recherche, Brunette et Lemieux cartographient un ensemble complexe de champs superposés. Dans chaque cas, il et elle reviennent à la question du territoire, de la réalité planétaire, du terrain commun qui relie tous ces champs, peu importe leur orientation.

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Examinez les champs. Pouvez-vous identifier certains des protagonistes dans les œuvres ? Quels rôles, quelles communautés ou quels réseaux pouvez-vous reconnaître ? Comment se superposent-ils ? Qui restent énigmatiques?

Comparez les vidéos. Comment les différentes approches du récit et du documentaire modèlent-elles notre réception du contenu ? Est-ce que la présence ou la question du territoire les conduit à prendre d’autres formes ?

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Ressources complémentaires

Bibliographie

Agamben, Giorgio. Homo sacer : Le pouvoir souverain et la vie nue. Paris : Seuil, 1997.

Citton, Yves. Gestes d’humanités : anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques. Paris : A. Colin, 2012.

Easterling, Keller. Extrastatecraft : The Power of Infrastructure Place. New York : Verso, 2014.

Giroux, Dalie. La généalogie du déracinement : Enquête sur l’habitation postcoloniale. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2019.

Guattari, Felix. Les trois écologies. Paris : Galilée, 2011.

Harney, Stefano et Fred Moten. The Undercommons: Fugitive Planning and Black Studies. Brooklyn : Autonomedia, 2013.

Ingold, Tim. Faire : anthropologie, archéologie, art et architecture. Traduit par Hervé Gosselin et Hicham-Stéphane Afeissa. Bellevaux : Éditions Dehors, 2017. 

Latour, Bruno. Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris : La Découverte, 2017.

Morisset, Jean. Sur la piste du Canada errant. Les Éditions du Boréal, 2018.

Rahola, Federico. « La forme-camp. Pour une généalogie des lieux de transit et d’internement du présent ». Cultures et Conflits no. 68 (2007) : 31-50.

Smith, Neil. Uneven Development :  Nature, Capital, and the Production of Space. New York : Verso, 2010.

Steyerl, Hito. « The Terror of Total Dasein : Economies of Presence in the Art Field ». Dis magazine. http://dismagazine.com/discussion/78352/the-terror-of-total-dasein-hito-steyerl/

 

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