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SPECULATIONS. RISQUER L’INTERPRÉTATION
Rober Racine, Pages-Miroirs : chimérique - reflet, 1989, encre et graphite sur papier, Mylar. Collection de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia. Achat, 2013. Photo : Richard-Max Tremblay

Interpréter, réinterpréter des œuvres de la collection

Les salles A, D et E de la galerie présentent une mise en abyme de l’acte d’interpréter sous la forme de trois mises en espace et approches interprétatives d’un même corpus d’œuvres de la collection de la Galerie. Cette partie de l’exposition constitue une expérimentation visant à explorer les effets de différents rapprochements formels et sémantiques, modes et espaces d’exposition, et de divers types de dispositifs de médiation sur l’interprétation des œuvres exposées. Les trois volets qui la composent permettent d’observer le travail d’interprétation d’œuvres réalisé par les créateurs d’expositions et ses principaux enjeux, soit l’intégrité et l’intelligibilité des œuvres. Elle reflète des préoccupations récurrentes chez plusieurs commissaires ou curateurs d’exposition, mais rarement abordées directement : Quels sont les effets de l’interprétation d’une œuvre ? À quel moment l’interprétation devient-elle mésinterprétation ou surinterprétation ? Est-il possible d’échapper à l’instrumentalisation de l’œuvre ? Cette étude de cas propose d’explorer les frontières mobiles entre l’approprié et l’inapproprié afin de développer un discours équilibré entre des intentions d’artiste et des interventions de commissaire.

Interpréter, mésinterpréter, surinterpréter, sous-interpréter

Les trois volets qui composent ce projet constituent des expositions plus ou moins autonomes. Ils redistribuent le même ensemble d’œuvres dans les salles en fonction de différents critères et propos qui, d’une part, révèlent de véritables fils conducteurs unissant les œuvres et, d’autre part, identifient des données incontournables dans le contexte de toute interprétation d’œuvre.

1/   Appropriation – Histoire – Passé
Le premier volet propose une évaluation du rapport entretenu entre un artiste ou son œuvre et différents types d’histoires, petites et personnelles ou grandes et collectives. On cherche à y déterminer si certaines interprétations d’œuvre ou d’événement historique – comprises par l’intermédiaire de pratiques appropriatives enchâssées dans les œuvres – peuvent devenir des stratégies permettant aux artistes de s’inscrire dans le contexte de récits historiques. Cette mise en espace contient des documents qui évoquent le contexte de production des œuvres et informent au sujet de la démarche et des intentions des artistes. Ce volet recourt à une approche historiciste des œuvres pour aborder certaines modalités de la figure de l’artiste en tant qu’historien.

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2/   Discours – Lecture – Livre – Texte
Le deuxième volet propose une évaluation du rapport entretenu entre des œuvres et des discours directs ou indirects – qu’il s’agisse de discours d’artistes, de commissaires d’exposition ou de chercheurs dans un champ professionnel, artistique ou autre. Il examine les interventions de la lecture, du livre ou du texte dans le champ des arts visuels afin de déterminer si elles pourraient représenter une forme d’empreinte institutionnelle. Cette présentation des œuvres est accompagnée de documents qui renvoient à différents contextes de diffusion antérieurs, divulguant d’autres interprétations des œuvres. Elle aborde l’omniprésence de discours encadrant les œuvres pour mettre en relief le statut d’auteur des artistes.

3/   Alter ego – Autobiographie – Dessin – Pop Art – Portfolio
Le troisième volet regroupe les mêmes œuvres en fonction de mots clés qui servent à les identifier et à les décrire dans la base de données de la collection de la Galerie. Cette méthodologie plus aléatoire que contrôlée signale d’autres liens de filiation entre les œuvres et élargit les possibles interprétatifs. Libre de documents, cet espace-temps de l’exposition laisse toute la place aux œuvres et associations d’œuvres de manière à ce que les visiteurs éprouvent la liberté de penser et constatent le caractère réflexif de l’interprétation des œuvres. Il s’agit également d’une occasion d’évaluer les traces mémorielles laissées par les volets précédents – et, par extension, les effets de la surenchère culturelle –, de même que notre capacité à renouveler notre regard à la lumière de ces nouveaux regroupements d’œuvres.

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Intentions commissariales

Ce projet exploratoire découle d’une volonté d’examiner la cohérence interne d’un ensemble d’acquisitions récentes de la Galerie dont la sélection et le processus d’acquisition ont impliqué ma participation active. A priori personnel, cet examen de ma propre subjectivité qui fait écho à cette sélection d’œuvres m’a semblé atteindre une valeur universelle lorsque j’ai réfléchi aux manières dont plusieurs institutions – la Galerie, en premier lieu – ont procédé à la présentation publique d’acquisitions récentes dans l’histoire de leurs expositions. La nature d’encensement de ce type de manifestation muséologique, rarement orientée par un angle de réflexion précis, s’est souvent limitée à la démonstration de la richesse d’une collection, de l’acuité de jugement de conservateurs ou de la générosité de donateurs. Ces réflexions m’ont menée au projet de renouveler le mode de présentation des acquisitions récentes d’une institution en évacuant toute tendance célébratoire ayant souvent caractérisé ce type d’intervention au fil des années.

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En transformant l’espace de cette exposition en base de données, comme si les rassemblements d’œuvres résultaient de recherches par mots clés, je dévoile mon statut de conservatrice au sein de l’équipe de la Galerie. Les mots clés associés aux œuvres dans la base de données de la collection, devenus pistes pour les appréhender, m’ont forcée à m’écarter de certaines interprétations récurrentes. Par contre, cette étude de cas rassemble les œuvres sous différentes étiquettes interprétatives qui sont parfois trop englobantes pour en éviter l’instrumentalisation. Jouant avec les limites entre l’acceptable et l’inacceptable, ce stratagème crée des espaces de doute où la justesse des interprétations proposées doit être évaluée. Speculations. Risquer l’interprétation sollicite ainsi la fonction pédagogique du médium de l’exposition puisqu’elle invite à aller à l’encontre de la paresse intellectuelle, en s’opposant à la conception de l’institution de diffusion comme pourvoyeuse de sens. En outre, elle évoque le travail de recherche du ou de la commissaire d’exposition, qui fait face à une multitude d’interprétations potentielles et à l’obligation de fixer ses choix et ses réflexions dans un espace, un discours, un temps.

Cet examen du travail d’interprétation des œuvres opéré par les lieux de diffusion s’inscrit dans le contexte d’une réflexion sur l’accessibilité et l’intelligibilité des œuvres et des expositions contemporaines. La présence de documents dans cet espace rappelle que les œuvres sont des signes équivoques, caractérisés par la présence d’une ambiguïté, puisqu’elles ne révèlent pas systématiquement leurs significations et que, par conséquent, les visiteurs ont besoin de supports pour saisir certaines intentions artistiques ou commissariales. Ainsi, ces interprétations successives des mêmes œuvres offrent la possibilité de jauger la quantité et la nature des supports nécessaires, et présentent les salles de la galerie comme une interface dynamique entre la recherche, l’étude, la réflexion critique et les arts visuels, conformément au mandat de la galerie universitaire.

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Interpréter, réinterpréter le verso d’œuvres de la collection

Les salles B et C de la galerie présentent un nouveau projet de Paul Litherland ainsi qu’une intervention de la commissaire orientant et détournant son interprétation. Elles évoquent une discussion durant laquelle l’artiste affirmait avoir abandonné un projet de photographies de versos d’œuvres, qui lui aurait permis de s’intéresser à leurs récits potentiels, après avoir pris connaissance de productions de Philippe Gronon et de Vik Muniz exploitant cette idée. Paul Litherland a finalement accepté de réaliser des photographies de versos d’œuvres issues de la collection de la Galerie, regroupées au sein de la série B-Side, pour matérialiser des questionnements sur notre rapport à la nouveauté et à l’exclusivité, sur la circulation et l’épuisement des œuvres et des démarches artistiques.

Refaire, autrement

À son tour, Spéculations. Risquer l’interprétation fait écho à l’historique des expositions de la Galerie puisque la majorité des œuvres de la collection qu’elle regroupe y ont déjà été exposées. Elle présente également une certaine communauté d’esprit avec des projets d’autres commissaires d’exposition, dont As Much As Possible Given The Time and Space Alloted de Rebecca Duclos et David K. Ross, qui développait une réflexion sur le rôle du commissaire et de la circulation des œuvres de collections permanentes, et Adventures can be found anywhere, même dans la mélancolie, dont elle prolonge les références à l’appropriation et emprunte des composantes de mobilier.

Texte : Mélanie Rainville
Révision : André Lamarre

Produit avec l’appui du Frederick and Mary Kay Lowy Art Education Fund.

Commissaire : Mélanie Rainville

Raymonde April, Sophie Bélair Clément, Caroline Boileau, Tim Clark, Sorel Cohen, Brendan Fernandes, Leisure Projects, Paul Litherland, Kent Monkman, Adrian Norvid, Rober Racine, Larry Rivers, Philip Surrey

Speculations. Risquer l’interprétation regroupe deux projets proposant une réflexion sur l’interprétation des œuvres.

LES OEUVRES

Raymonde April, Tout embrasser (extraits), 2001; Tout embrasser (Rideaux) 22/517, 2001*; Tout embrasser (Régis) 36/517, 2001*; Tout embrasser (Régis) 37/517, 2001*; Tout embrasser (Oreillers) 38/517, 2001*; Tout embrasser (Troll) 39/517, 2001*; Tout embrasser (Arbre) 40/517, 2001*; Raymonde April, Tout embrasser (vidéo), 2000

Sophie Bélair Clément (avec la collaboration de David Jacques), See you later / Au revoir : 17 minutes en temps réel, 2008

Caroline Boileau, Ici et là, à travers, 2011; La fée du lit, 2011; Sous l’oreiller, 2011; Encore, les marcheuses, 2011-2012; L’époustouflée, 2012; L’insolente, 2012; L’éclaboussée, 2013

Tim Clark, Deipnosophistae, 1993

Sorel Cohen, Domestic Activity as Painterly Gesture, 1977*

Brendan Fernandes, Foe, 2008

Leisure Projects, Folie à deux, 2009

Paul Litherland, B-Side Dominique Blain – Ellen Art Gallery, B-Side Irene F. Whittome 1 – Ellen Art Gallery, B-Side Irene F. Whittome 2 – Ellen Art Gallery, B-Side James W. Morrice – Ellen Art Gallery, B-Side Michael Snow – Ellen Art Gallery, B-Side Denis Demers – Ellen Art Gallery, B-Side William Raphaël – Ellen Art Gallery, B-Side Lawren Harris – Ellen Art Gallery, B-Side Tom Gibson – Ellen Art Gallery, B-Side F. B. Taylor – Ellen Art Gallery, B-Side Serge Tousignant – Ellen Art Gallery, B-Side Agnes Lefort – Ellen Art Gallery, 2014

Kent Monkman, Wolfe’s Haircut & Montcalm’s Haircut, 2011; My Treaty is with the Crown, 2011; The Academy, 2011

Adrian Norvid, Get Stuffed, 2009

Rober Racine, Pages-Miroirs : antifongique – fors; Pages-Miroirs : chimérique – reflet; Pages-Miroirs : douceur – gaîté; Pages-Miroirs : manade – collutoire; Pages-Miroirs : rebelle – îlien; Pages-Miroirs : sain – cantique, 1989

Larry Rivers, Boston Massacre, 1970*

Philip Surrey, Decarie Boulevard, vers 1959*; Hotel Russell, n. d.; Parking Lot, 1965*; Spec’s Grill, 1945*; Westmount Carnival, 1959*

* À l’exception des œuvres de Paul Litherland et de celles dont la mention est suivie d’un astérisque (don), toutes les œuvres ont été acquises par achat. La Galerie remercie les donateurs suivants pour leur générosité : Raymonde April, Don Ernstein, Mira Godard, Jean et Frank Chubb, Galerie Martin, Rolla et Peter Freygood et la Fondation Samuel Lapitsky.