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SIGHTINGS 21
La (post-)vérité en exposition
Photo : Katrie Chagnon

29 juin au 4 septembre 2017

Un projet de Katrie Chagnon

 

 

Dans ses réflexions bien connues sur la « fonction politique de l’intellectuel », Michel Foucault affirmait que la vérité, loin d’être « hors pouvoir ou sans pouvoir », joue un rôle fondamental dans la structuration et le fonctionnement des sociétés. En effet, écrivait-il en 1976 :

Chaque société a son régime de vérité, sa « politique générale » de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai1.

La conception foucaldienne de la vérité mettait ainsi l’accent sur l’autorité historiquement attribuée aux discours scientifiques et savants, ainsi qu’aux institutions qui les produisent, à savoir les universités et autres grands « appareils » d’éducation, d’information et de contrôle politique. Or, comme l’a très bien analysé Jayson Harsin dans son article « Regimes of Posttruth, Postpolitics, and Attention Economies » (2015), cette dynamique liant le pouvoir au savoir, et les discours aux institutions, est en train de se transformer de façon radicale, alors que plusieurs sociétés contemporaines sont entrées dans un nouveau régime de vérité, qualifié de « post-vérité »2 – un régime « post-factuel » ou de « truthiness », pour reprendre l’expression intraduisible de l’humoriste américain Stephen Colbert.

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Élu mot de l’année 2016 par le dictionnaire Oxford, l’adjectif « post-truth » (« post-vérité ») réfère « aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion publique que l’appel aux émotions et aux opinions personnelles3 ». Ce phénomène, exacerbé avec les campagnes du Brexit en Grande-Bretagne, celle de Donald Trump aux États-Unis, et plus récemment par les élections présidentielles françaises, se traduit non seulement par une prolifération de faits « alternatifs » diffusés à travers de nouveaux réseaux d’informations fragmentés et personnalisés par les bulles de filtrage algorithmiques, mais aussi par une indifférence grandissante à la distinction même entre le vrai et le faux. Récemment, la prise en compte des conséquences épistémologiques et sociopolitiques néfastes de cette désaffection massive de la vérité a suscité de nombreuses prises de position dans divers champs intellectuels, dont l’histoire des sciences, la philosophie, la sociologie, la politique, les sciences de l’information, l’éducation et l’art, pour ne nommer que ceux-ci. Dans la foulée de ces réactions, on a vu ressurgir la question cruciale de la responsabilité pédagogique et critique des « intellectuels.les » à l’égard de la « vérité », des « faits » et de l’« objectivité » scientifique4 : des notions qui avaient été discréditées par la critique poststructuraliste/postmoderne du positivisme – dont Foucault fut d’ailleurs un acteur important – au profit d’un constructivisme social et d’un certain relativisme cognitif5 dont nous subissons aujourd’hui les contrecoups6.

Pour clore le cycle 2016-2017 de SIGHTINGS axé sur le thème de la pédagogie, il nous a donc semblé pertinent, voire urgent, dans ce contexte, d’aborder le problème de la (post-)vérité tel qu’il se répercute dans notre milieu, au croisement de l’université et du monde de l’art, en plus d’accaparer une bonne part de la sphère médiatique. Plusieurs questions se posent en ce sens : notamment, en quoi les nouvelles conditions épistémiques dont relève la « pédagogie publique7 » actuelle transforment-elles l’enseignement et la recherche académiques ? Comment les universitaires, les artistes et les critiques peuvent-ils et elles sortir de leur « bulle8 » et contribuer à combattre la désinformation, la production culturelle de l’ignorance et l’érosion de la démocratie qui en résulte ? Quelles approches intellectuelles, éthiques, sociales et politiques, est-il possible – et souhaitable – d’adopter aujourd’hui, dans les mondes académique et artistique, vis-à-vis du « vrai » en tant que principe de connaissance ? Et quel rôle un dispositif artistique enchâssé dans l’université peut-il jouer dans cette réflexion interdisciplinaire ?

L’été étant une période de ralentissement particulièrement propice à la lecture et à la méditation, nous avons décidé de transformer le cube SIGHTINGS en présentoir de livres et d’articles librement consultables par les passants.es et usagers.ères de l’université. Le contenu de cette « bibliothèque » ouverte est constitué à partir de mes recherches et des suggestions de membres du personnel académique (professeurs.es, doyens.nes, chercheurs.res, etc.) de différents départements de Concordia, à qui nous avons demandé ce qu’ils et elles considéraient comme étant particulièrement pertinent de lire ou de relire en ce moment marqué par une importante crise de la vérité. En déplaçant ainsi un ensemble de ressources textuelles dans un espace public de l’université qui, du fait d’être occupé par un dispositif d’exposition, sollicite une certaine attention esthétique, et en faisant se côtoyer des références issues de disciplines diverses (sciences pures, sciences humaines et sociales, communications, etc.), cette installation vise à provoquer un questionnement critique sur le rapport que nous entretenons aujourd’hui au savoir et au pouvoir. Les livres et les articles peuvent être consultés sur place ou empruntés pour une période de quelques heures, puis rapportés sur la base de la confiance. Par ailleurs, chacun.e est libre de les annoter et d’en surligner des passages, lesquels seront par la suite retranscrits et archivés sur le site web de la Galerie.

  1. Michel Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel », dans Dits et écrits 1954-1988, vol. III : 1976-1979, sous la direction de Daniel Defert et François Ewald avec la collaboration de Jacques Lagrange, Paris, Gallimard/nrf, 1994, p. 112.
  2. Jayson Harsin, « Regimes of Posttruth, Postpolitics, and Attention Economies », Communication, Culture & Critique, no 8 (2015), p. 327-333.
  3. Oxford Dictionaries, « Word of the Year 2016 Is… » (traduction libre). En ligne : https://en.oxforddictionaries.com/word-of-the-year/word-of-the-year-2016 (consulté le 24 mars 2017).
  4. Cette question est éloquemment posée par Sheila Jasanoff aux professeurs.res de futurs.res citoyens.nes dans un article publié sur le blogue First 100 Days du Program on Science, Technology & Society de la Harvard Kennedy School. Sheila Jasanoff, « What Should Democracies Know? », 28 mars 2017. En ligne : http://first100days.stsprogram.org/2017/03/28/what-should-democracies-know/ (consulté le 18 avril 2017).
  5. Voir à ce sujet Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997.
  6. Des auteurs ayant activement participé à la déconstruction de l’objectivité scientifique, comme le sociologue des sciences Bruno Latour, expriment aujourd’hui leur inquiétude face aux dérives du discours post-factuel. Bruno Latour, « Why Has Critique Run Out of Steam? From Matter of Fact to Matter of Concern », Critical Inquiry, no 30 (hiver 2004), p. 225-248. Pour un parallèle intéressant entre la « post-vérité » et le « post-positivisme », voir aussi Benjamin Tallis, « Living in Post-truth : Power/Knowledge/Responsibility », New Perspectives, vol. 24, no 1 (2016), p. 7-18.
  7. C’est-à-dire « les leçons qui sont enseignées en dehors des institutions d’éducation formelles, par la culture populaire, les institutions informelles et les espaces publics, les discours culturels dominants, ainsi que l’intellectualisme public et l’activisme social ». Ben Williamson, « Social media and public pedagogies of political mis-education », code acts in education, 16 novembre 2016 (traduction libre). En ligne : https://codeactsineducation.wordpress.com/2016/11/16/social-media-and-public-pedagogies-of-political-mis-education/ (consulté le 24 mars 2017).
  8. B. Latour, « Comment ne pas se tromper sur Trump? », Le Monde, 12-13 novembre 2016. En ligne : http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/LEMONDE_12-16-TRUMP.pdf (consulté le 24 mars 2017).
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Jean-François Prost /
Adaptive Actions (AA)
Arrêts
Image de l’action dans la rue, Adaptive Actions, Collectif Stopping, Mexico, mars 2017
Image des plantes sur le capot, Stopping Mexico, 2017. Photo : Jean-François Prost

Mai à septembre 2017

Un projet de Adaptive Actions (AA) en collaboration avec la Galerie Ellen

Interpellé par la réalité singulière des appropriations citoyennes et créatives que l’on retrouve dans le tissu urbain de différentes villes, Adaptive Actions (AA), par l’entremise de Jean-François Prost, propose un atelier-actions sur le concept de l’arrêt en collaboration avec la Galerie Ellen. Cet atelier sera la base d’échanges et de discussions sur nos connaissances respectives de la ville en relation avec le sujet proposé, en vue d’initier des actions en groupe ou individuellement et d’explorer ensemble plusieurs lieux et situations à Montréal.

L’arrêt comme pratique de la ville intéresse AA pour son contraste avec le mouvement incessant des gens dans les villes actuelles où le ralentissement et le repos sont dissuadés et parfois même interdits. Aujourd’hui, de nombreuses stratégies d’aménagement urbaines proposent des lieux dépourvus de bancs publics ou munis de dispositifs audio-visuels visant à dissuader les pauses et l’occupation oisive de sites désignés. Les villes sont ainsi de plus en plus conçues pour l’accélération et rarement pour favoriser l’arrêt et le repos. L’arrêt est une activité gratuite, praticable par tous et de différentes manières, un geste de résistance dans un monde conçu principalement pour encourager le travail, la consommation, la croissance perpétuelle et l’efficacité. Le projet constitue une occasion unique de prendre part de façon constructive au débat sur les villes actuelles en transformation, en proposant des pistes pour une vision urbanistique alternative, à la fois pragmatique et créative.

Les participants de l’atelier seront appelés à y interagir en commentant différentes réalités qui surgissent des diversités urbaines qu’ils auront observées sur le terrain. Usant de médiums variés pour l’exprimer, ils et elles seront invités à se prononcer sur une condition ou une situation existante, émergente ou imaginée propre à Montréal en vue de la réalisation d’une nouvelle action commune. La pratique de l’arrêt initiée et développée durant l’atelier pourra prendre différentes formes, qui au-delà de l’immobilité ou du silence pourront être conçues pour perturber entre autres un système dominant, un rythme imposé ou une circulation régulée.

Collaborateurs : TagTeam, Maurizio Lazzarato, Raúl Garza Morales et Marlon García