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SIGHTINGS 2022-2024
SEE FEVER

Inauguré en 2012 à l’occasion du 50e anniversaire de la collection permanente de la Galerie Leonard & Bina Ellen, le programme d’expositions satellites SIGHTINGS a été conçu comme une plateforme d’expérimentation et de réflexion critique afin de questionner les possibilités et les limites de l’espace du « cube blanc » moderniste. Ce programme est associé à un module de présentation cubique situé dans un espace public de l’université que des artistes et des commissaires sont invité·e·s à investir en proposant de nouvelles stratégies de monstration artistique.

Cet automne, la Galerie lance un cycle pluriannuel axé sur la thématique SEE FEVER. L’expression renvoie au désir fiévreux de « tout voir », à l’attrait pour les stratégies visant à voir « plus » ou « plus loin » et les contextes offrant un champ de vision élargi et déstabilisant nos mécanismes perceptifs. En écho à cette thématique, le cube SIGHTINGS est appréhendé comme une plateforme d’observation surélevée dont les quatre parois transparentes permettent une vue à angle de 360 degrés. Ainsi, les projets de la programmation s’intéresseront à l’expérience perceptive et psychique du sujet regardant qui dispose d’une vue à grand angle, à la quête de la vue panoramique et de l’horizon fuyant, et aux dispositifs et appareils d’optique permettant d’augmenter, d’améliorer et de désorienter la logique spatiale de la vision.

SIGHTINGS est situé au rez-de-chaussée du Pavillon Hall : 1455, boul. De Maisonneuve Ouest, et est accessible tous les jours de 7 h à 23 h. Le programme est élaboré par Julia Eilers Smith.

SIGHTINGS 41
pieds froids, mains parlantes
B. Brookbank, 2024.
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Du 27 mai au 15 septembre 2024

Un projet de B. Brookbank

pieds froids, mains parlantes est une installation interdisciplinaire explorant différents aspects du deuil et du désir à travers la photographie, la sculpture et l’écriture. Le contenu des œuvres comprises dans l’installation, de même que leurs matériaux, n’adhèrent pas au réalisme, favorisant plutôt un état flottant et doucement instable. La porte devient cadre, les photographies deviennent pièces et fenêtres, les récits se font queers et abstraits.

Les tasses de laitue sur mon comptoir sont des leurres
Pour quémander de l’argent, hier ou demain,
La pensée s’emballe, se fixe sur la pulsation sous mon front

Les aigles ont les meilleurs yeux
Les miens ne fonctionnent que par moments, jamais au bon
Aurais-je dû attendre le début du coucher de soleil
Pour sentir la lumière s’infiltrer dans les fenêtres

La patience manigance, tandis que la laitue
Attend qu’on l’apprête à l’huile et au vinaigre balsamique
Pieds froids, mains parlantes

Au moment de monter à bord de l’avion pour une visite de fin de semaine, une odeur étrange me suivait. Je me suis demandé si c’étaient des larmes. Ou peut-être que l’odeur ne me suivait pas, mais m’environnait. Subtile, mais assez forte pour que je la sente en passant devant les rangées de passagers attendant auprès des portes des départs. J’ai décidé que les larmes n’avaient pas d’odeur. Elles goûtent le sel, certes, mais elles ne sentent rien. Peut-être que c’était tout simplement l’odeur des murs.

Je sais que les aigles ont les meilleurs yeux. De leur regard perçant, ils aperçoivent des souris sur la terre pourrie à travers les arbres. Peut-être contemplent-ils la beauté qui se trouve au ras du sol, alors même que nous la détruisons. Les cochons, eux, ont le meilleur nez. Ils reniflent à la recherche de restants angéliques, et tout ce qu’ils jugent bon d’ingérer devient sacré. À quoi pensent ces animaux lorsqu’ils perdent l’un des leurs ? À bord de l’avion, je me suis demandé ce qu’ils peuvent bien espérer. Je me suis imaginé comment ce serait d’apercevoir un aigle à travers le hublot, ou comment ce serait pour lui de nous voir à travers ses yeux.

L’air estival est suspendu, mouillé, comme un étang. Dans cette atmosphère, mes cheveux frisent vers l’arrière, peau métallique. Je conduisais sur l’autoroute noire vers la ville où se trouvait autrefois la maison de mon père. En y entrant, j’ai remarqué que la table à manger était à l’envers. Des chaises en plastique noir étaient disposées autour de la structure de bois ambrée, posée sur un tissu molletonné qui protégeait le plancher. La table avait des allures de socle, avec ses pattes dressées qui m’arrivaient à la taille et qui semblaient attendre que s’y posent des mains, un téléphone, un fruit. La chambre était de travers, et nous aussi.

J’ai vidé ma valise sur la table à l’envers. Une chemise sarcelle ornée de dentelle, des pantalons jogging, trois paires de culottes, de l’huile pour le visage, des anxiétés, un appareil photo, des shorts de sport, un t-shirt avec un dessin, des chaussettes, une bouteille d’eau, de la salive, un ordinateur portable, des fils de recharge, un deuil, du duvet, une pomme, du lubrifiant, des cuillères, de la poussière, un hoodie coupé à la taille, un journal intime, un stylo, de la crème solaire, un dollar, du musc, des bactéries, du plaisir, des lunettes de soleil, un porte-clés, des discussions, des reçus, un peu d’hier, de la pellicule photo, des idiomes, de la saleté, de la crème hydratante.

La dernière fois que je me suis retrouvé dans cette maison, mon partenaire et moi avons vu un fantôme. Dans un coin de notre chambre, une silhouette longeait le lambris près de la fenêtre. Percevant la présence de l’ombre, notre chat s’est retourné pour fixer le coin de la chambre. C’était son visage à elle, nous le savions. Nous l’avons vue plus d’une fois. En fait, nous l’avons aperçue pendant des jours, des semaines, même des mois. La silhouette restait là, à même le lambris, à examiner notre chambre. On nous apprend à avoir peur des fantômes, mais avec celui-ci, nous avons eu de la chance.

À travers une vitre, je vois qu’à présent, il n’y a plus de table, que les chaises ont été pliées et rangées. Je ne suis pas certain si la silhouette s’est estompée ou simplement transmuée en idée. Une vitre, un corps, une barrière. Peut-être qu’on verrait encore le fantôme si on avait la vision d’un chat, qui perçoit, de jour comme de nuit, les ombres derrière les vitres.

Traduit par Luba Markovskaia

pieds froids, mains parlantes est une installation interdisciplinaire explorant différents aspects du deuil et du désir à travers la photographie, la sculpture et l’écriture. Le contenu des œuvres comprises dans l’installation, de même que leurs matériaux, n’adhèrent pas au réalisme, favorisant plutôt un état flottant et doucement instable. La porte devient cadre, les photographies deviennent pièces et fenêtres, les récits se font queers et abstraits.

B. Brookbank est un·e artiste photographe originaire de la Nouvelle-Écosse, travaillant actuellement entre Montréal et la côte est. Iel détient une maîtrise en photographie de l’Université Concordia et un baccalauréat en photographie du Nova Scotia College of Art and Design. Sa pratique a été soutenue par divers subventions et prix tels qu’une bourse de recherche de la Faculté des beaux-arts de Concordia, la Fondation de photographie Roloff Beny et le Conseil des arts du Canada. Son travail a été exposé au Centre Clark à Montréal, à Écart Art Actuel à Rouyn-Noranda, à LEFT Contemporary à Windsor, à la Eyelevel Gallery à l’Anna à Halifax, et au CCA à Glasgow, au Royaume-Uni, entre autres. Récemment, à l’hiver 2024, iel a été artiste en résidence à Est Nord Est à Saint-Jean-Port-Joli au Québec.