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Inauguré en 2012 à l’occasion du 50e anniversaire de la collection permanente de la Galerie Leonard & Bina Ellen, le programme d’expositions satellites SIGHTINGS a été conçu comme une plateforme d’expérimentation et de réflexion critique afin de questionner les possibilités et les limites de l’espace du « cube blanc » moderniste. Ce programme est associé à un module de présentation cubique situé dans un espace public de l’université, que des artistes et des commissaires sont invité.e.s à investir en proposant de nouvelles stratégies de monstration artistique.

Après s’être penchée sur le travail et la pédagogie, la programmation thématique de SIGHTINGS pour l’année 2017-2018, conçue par la commissaire Katrie Chagnon, explore le domaine des psychopathologies en scrutant les processus qui troublent la psyché contemporaine, individuelle aussi bien que collective. Pouvant fonctionner comme un dispositif expérimental, une salle d’observation ou une métaphore de l’espace mental – « boite noire » devenue transparente –, le cube SIGHTINGS sera investi par différents projets qui interrogent les limites entre le normal et le pathologique, le soi et l’autre, l’intériorité et l’extériorité, ainsi que les structures (névrotiques, psychotiques, dépressives, anxieuses, etc.) qui conditionnent nos existences.

SIGHTINGS est situé au rez-de-chaussée du Pavillon Hall au 1455 boul. De Maisonneuve Ouest et est accessible tous les jours, y compris les fins de semaine, de 7 h à 23 h.

SIGHTINGS 24
Of all the hearers
Steve Bates, Of all the hearers, 2018. Vue d'installation. Photo : Paul Litherland/Studio Lux
Steve Bates, Of all the hearers, 2018
Steve Bates, Of all the hearers, 2018. Vue d'installation. Photo : Paul Litherland/Studio Lux
Steve Bates, Of all the hearers, 2018. Vue de la performance avec jake moore and Marc-Alexandre Reinhardt du 16 mai 2018. Photo : Robin Simpson

14 mai au 16 septembre 2018

Un projet de Steve Bates

Deux bandes sonores accompagnant le projet sont disponibles ici.
Une transcription de la lettre de Sarah Jenkins traduite par Marc-Alexandre Reinhardt peut être téléchargée ici.

Événement

Performance
Mercredi 16 mai à 18 h

Interprétation en direct du matériel de la bande sonore du projet Of all the hearers, constituée de lectures d’une lettre envoyée en 1891 au Journal of the Society for Psychical Research qui relate un étrange phénomène acoustique vécu par un groupe d’auditeurs.trices.

Interprétée par jake moore et Marc-Alexandre Reinhardt.

En anglais et en français

Lieu : Cube SIGHTINGS
1455 boul. De Maisonneuve Ouest, Pavillon Hall
Rez-de-chaussée


jake moore est une artiste qui travaille au croisement de la matière, du texte et de la voix. moore considère l’espace comme étant son médium primaire, ce qui permet d’élargir la compréhension de sa pratique artistique afin d’y inclure des projets administratifs et d’autres actes de renforcement des capacités conçus en tant que méthode sculpturale – une méthode qui modifie la forme et le volume de l’espace public. Elle est actuellement doctorante à l’Université McGill.

Marc-Alexandre Reinhardt est un auteur et un artiste multidisciplinaire qui travaille avec le son, le texte, l’installation et la performance. Sa pratique fondée sur la recherche explore les enjeux de la sécularisation, de l’historicité et de l’agentivité collective. En ce moment, son travail se concentre sur les moyens de s’approprier des artéfacts archaïques selon des modalités qui renvoient à leur signification et leur fonction initiales tout en les prolongeant. Il fait également partie du collectif ACTION INDIRECTE, qui propose des interventions spécifiques au site afin de soulever des questions d’actualité politique dans l’espace public. Son travail a été exposé et interprété au Canada et aux États-Unis. Il détient un doctorat en littérature comparée de l’Université de Montréal.

Of all the hearers est une nouvelle œuvre qui fait partie d’un corpus plus large que je nomme Black Seas et qui s’inspire d’expériences historiques et contemporaines d’hallucinations auditives, à la fois pathologiques et non pathologiques. Plus précisément, je m’intéresse à la continuité qui les relie. Je creuse les lieux où elles pourraient se croiser, se brouiller, se superposer et se différencier. Pour constituer ce corpus, j’ai recueilli de nombreux textes tirés de la littérature, des origines de la psychiatrie expérimentale, d’histoires médicales, de revues de sociétés spirites, d’écrits philosophiques et religieux, ainsi que des extraits de films d’horreur. En parallèle, des gens m’ont confié leurs récits d’hallucinations. Celles-ci semblent survenir partout, certaines sont gardées secrètes, d’autres non.

En travaillant à Black Seas, je suis devenu fasciné par le fait qu’un son puisse exister et ne pas exister simultanément. Par la manière dont ce qui relève d’une intériorité radicale rejoint l’extérieur. Le projet Of all the hearers porte sur une écoute étrange. Une écoute où deux mondes se rencontrent, l’externe et l’interne, telle que Mark Fisher la décrit lorsqu’il théorise l’étrange et l’inquiétant par l’intermédiaire de H.P. Lovecraft. Une écoute étrange « se situe au-delà de la perception, de la cognition et de l’expérience habituelles1 ».

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Of all the hearers est la mise en œuvre d’un témoignage accompagné d’une bande sonore. Le projet s’appuie sur la description d’un étrange phénomène auditif dans une lettre envoyée au Journal of the Society for Psychical Research en 1891 (publiée en 1893) par Sarah Jenkins, une jeune femme de Boston. Cette dernière y évoque la mort soudaine d’un vieux musicien célèbre et respecté de son voisinage. Cet événement déclenche un étrange phénomène sonore qui se produit la nuit suivant les funérailles du musicien et dont elle-même, sa mère, ses deux sœurs et une amie font l’expérience. Une « irruption de musique » surnaturelle, telle qu’elles n’en ont jamais entendue auparavant, se répand dans la pièce. Sarah ne peut la décrire que « comme une irruption de soleil sonore2 ».

Je ne cesse de penser à ce souffle sonore qui emplit la pièce. Illuminant tous les objets d’un bref reflet doré au moment où il passe au-dessus d’eux. J’entends des sifflements et des grondements comme dans les enregistrements du soleil que la NASA et d’autres scientifiques ont diffusés sur leur site web, faisant tout vibrer sur leur passage, bourdonnant dans les tympans, provoquant stupeur et fascination chez les auditeurs.trices3.

Cette histoire m’évoque également une version sonore des hallucinations et de l’horreur vécues par l’héroïne de la nouvelle The Yellow Wallpaper de Charlotte Perkins Gilman, publiée à peine un an après la lettre de Sarah4. Deux expériences domestiques baignées de lumière : l’une est la perception immédiate d’un éclat d’or céleste et l’autre, la trace rampante, répugnante d’un jaune terrestre – le reflet d’une lueur blafarde.

La lettre de Sarah Jenkins fait partie d’un ensemble de récits de communication avec les morts ayant contribué au mouvement spirite du XIXe siècle qui souhaitait appliquer des méthodes scientifiques afin de valider des phénomènes psychiques et surnaturels et de les transposer en vérités. Dans plusieurs salons à travers l’Angleterre, la hantise des colonisateurs s’est répandue par des transmissions télépathiques, des transmigrations et des transferts ectoplasmiques. Des fantômes suintant de partout. Des prophéties d’un traumatisme imminent, des cartes postales spectrales criant vengeance au nom des colonies.

La peur fermente sous chaque chose.

Puis je commence vraiment à penser aux hallucinations sociales des Situationnistes et à la perte de rencontre. Je pense à une artiste, Laura Oldfield Ford, qui décrit toute l’Angleterre – et nous tous, par association – comme étant pris d’hallucinations :

Nous sommes tous en train d’halluciner, dans un paysage qui est devenu plus surréel et plus autoritaire dans la même mesure. Le paysage physique est devenu infantilisé, les boîtes de céréales et les berlingots nous parlent en voix de bébés et nous sommes soumis au spectacle omniprésent des personnages de dessins animés émergeant des panneaux publicitaires pour nous offrir des tarifs d’énergie et des prêts sur salaire5.

L’hallucination est à la fois quelque chose et rien. C’est une présence incarnée si on la considère en termes de processus physique dû à une lésion, à des stimuli électrochimiques ou à une autre condition mentale dont les technologies actuelles peuvent relever les caractéristiques. En ce sens, il s’agit d’une réalité tangible. Mais elle demeure aussi une sorte de hantise sous la forme d’un son/non-son. Hantise dans le sens de présence fantomatique, mais aussi dans celui d’une récurrence constante, impromptue et hors de notre contrôle. Une voix. Des voix. De la musique. Des tonalités. Immuables, sifflants ou comparables aux innombrables sons qui, dans le monde de Lovecraft, seraient des « sons venus d’ailleurs ». Une de mes connaissances, qui entend, m’a décrit ce phénomène comme une sorte de bande sonore non diégétique superposée à la vie quotidienne. Black Seas s’inscrit dans cet espace interactif où ici dedans/là dehors, et audition/non-audition se rencontrent.

Steve Bates

Traduit de l’anglais par André Lamarre

  1. Mark Fisher, The Weird and the Eerie, Londres, Repeater Books, 2016, p. 8 [traduction libre].
  2. Sarah Jenkins, « G.232.Collective. Auditory. », Journal of the Society for Psychical Research, no 5-6, 1893, p. 29 [traduction libre].
  3. « The Singing Sun », Stanford Solar Centre, consulté le 24 avril 2018, <http://solar-center.stanford.edu/singing/#sing>.
  4. Charlotte Perkins Stetson, Le papier peint jaune, trad. de l’anglais par le collectif de traduction des éditions Des femmes, Paris, Des femmes, 1976 [1892]. La nouvelle a d’abord été publiée sous le titre « The Yellow Wall-Paper: A Story », dans The New England Magazine, no 5 (janvier 1892), p. 647-657.
  5. « “The suburb is the new inner city”: Laura Oldfield Ford’s new exhibition at the Stanley Picker Gallery », consulté le 23 avril 2018, <https://www.versobooks.com/blogs/1721-the-suburb-is-the-new-inner-city-laura-oldfield-ford-s-new-exhibition-at-the-stanley-picker-gallery> [traduction libre].
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Steve Bates tient à remercier jake moore, Marc-Alexandre Reinhardt, Charline Lemieux, Douglas Moffat, Katrie Chagnon, Michèle Thériault, Robin Simpson, Hugues Dugas et toute l’équipe de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Sporobole centre en art actuel, France Choinière, Kelly Thompson, Barbara Layne, André Lamarre et le Conseil des arts du Canada.

Steve Bates est un artiste et musicien qui vit à Montréal. Son travail est à l’écoute des frontières et des limites, des points de contact et de conflit. Les seuils sont explorés, élargis, parfois détruits. L’information et le signal se répercutent sur eux-mêmes afin de créer de nouvelles situations et de nouveaux événements. Le monde sonore est le point de départ des projets de Bates, qui évoquent des réseaux et des systèmes de communication, ou qui décrivent des expériences spatiales et temporelles. Il a souvent recours à du matériel sonore spécifiquement relié à un site dans le but de dévoiler le lieu et de montrer comment les sons affectent notre expérience du lieu. Le temps peut être mesuré, étiré, tiré vers soi, ignoré et prolongé. L’artiste développe actuellement un projet de plusieurs années investiguant les aspects historiques et contemporains de l’hallucination auditive. Il produit de la musique à la fois en solo et en collaboration, qu’il diffuse souvent par le biais de son propre projet de publication et de commissariat à petite échelle, The Dim Coast. Ses œuvres ont été exposées au Canada, en Europe, au Chili et au Sénégal. Il travaille sur le terrain, à l’antenne, ainsi que dans des contextes de musées, de galeries et de performance. Ces territoires mouvants reflètent le contenu de sa pratique.